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Motion tendant à presser le gouvernement d'établir une Galerie nationale de portraits—Ajournement du débat

 

L'honorable Serge Joyal, conformément au préavis donné le 1er décembre 2016, propose :

Que profitant de l'opportunité de célébrer les 150 ans du Canada comme pays uni et de reconnaître la contribution des Premières Nations, l'établissement des premiers colons et l'apport continu des immigrants en provenance de partout au monde, qui ont fait et continuent de faire du Canada une grande nation, le Sénat presse le gouvernement de s'engager à établir une Galerie nationale de portraits dans l'ancienne ambassade américaine, en face du Parlement, comme legs permanent pour marquer cette importante étape dans l'histoire de notre pays et en reconnaissance de la contribution de ces milliers de personnes et talents qui ont contribué à son succès.

— Honorables sénateurs, je sais qu'il se fait tard. Je vais donc tenter de résumer mes arguments concernant cette proposition.

En gros, cette proposition consiste à demander au gouvernement de réaliser un projet qui est en préparation depuis 20 ans, soit la création d'un musée national du portrait dans l'ancienne ambassade américaine, un bâtiment qui se trouve directement devant la Colline du Parlement.

J'aimerais rappeler aux sénateurs quelques faits historiques concernant ce bâtiment. Celui-ci a été libéré il y a 20 ans, lorsque le gouvernement des États-Unis a décidé que son ambassade devrait être logée dans des locaux plus vastes. Les autorités américaines ont donc fait construire une nouvelle ambassade sur la promenade Sussex, près du Château Laurier.

Le bâtiment original, qui a été acheté par la Commission de la capitale nationale, fait partie des immeubles de la Cité parlementaire, mais il est vacant depuis 20 ans. Je parle ici non seulement du bâtiment en tant que tel, mais aussi des deux terrains vides situés de chaque côté de l'immeuble.

En 1998, l'ex-sénateur Grafstein, le regretté sénateur Lynch- Staunton, l'ex-sénateur Meighen et moi nous promenions sur la Colline. Nous nous sommes dit : « Quel endroit extraordinaire dont les Canadiens pourraient tirer parti. C'est un lieu qui est en fait le plus prestigieux au Canada, devant le Parlement. » Quel meilleur endroit pour installer un musée du portrait?

Le sénateur Lynch-Staunton,, qui était vice-président du comité exécutif de la Ville de Montréal et que j'avais connu grâce à sa famille et surtout à son père, s'occupait beaucoup du Musée des beaux-arts de Montréal. Il a demandé : « Oui, mais avons-nous au Canada des portraits à y montrer? »

Nous nous sommes renseignés et avons obtenu un rapport des Archives nationales du Canada. En effet, ce sont elles, et non le Musée des beaux-arts du Canada, qui collectionnaient les portraits depuis 100 ans. Elles possèdent 20 000 peintures, dont des portraits des années 1690 jusqu'à nos jours. La collection comprend des miniatures, des dessins et des gravures, plus de quatre millions de photographies et des milliers de caricatures. Pouvez-vous imaginer combien d'œuvres d'art se trouvent là? Toute cette collection est conservée et protégée dans un entrepôt très moderne situé à Gatineau. Cependant, personne ne voit ces œuvres, dont certaines sont entassées là depuis plus d'un siècle.

Lorsque j'ai dit cela aux sénateurs Lynch-Staunton et Grafstein, nous nous sommes demandé ce que nous pourrions en faire. Nous sommes allés voir le premier ministre d'alors, M. Chrétien, et nous lui avons tenu ce discours : « C'est un projet important. Il transcende les clivages partisans. Ce n'est ni un projet libéral ni un projet conservateur. C'est un projet canadien, car il aidera nos concitoyens à se comprendre les uns les autres, à établir des liens entre eux, à mieux comprendre la diversité du Canada, à voir comment, de génération en génération, divers groupes d'explorateurs, des commerçants de fourrure, des agriculteurs, des hommes et femmes d'affaires, des enseignants, des professeurs, des Autochtones, des colons européens, ont bâti le Canada. Leurs portraits qui sont aujourd'hui enfermés dans un entrepôt pourront être vus et ils seront diffusés dans tout le Canada grâce au réseau de tous les musées qui existent aux quatre coins du Canada et dans chacune des provinces. »

Comme la sénatrice Marshall le sait, l'Université Memorial possède une collection de portraits que personne ne voit parce que, après un certain temps, si on ne raconte pas l'histoire de ces gens, on l'oublie et on s'en désintéresse.

Qu'avons-nous donc prévu pour cette année? Nous célébrons le 150e anniversaire de la Confédération. Qu'avions-nous fait en 1967 pour célébrer le centenaire du Canada et en laisser un témoignage concret? J'insiste sur ce point. Le 1er juillet prochain, nous aurons un pique-nique et des feux d'artifice un peu partout dans le pays. Des milliers de Canadiens feront la fête, mais, quand tout sera fini, quand on aura nettoyé les pelouses, certes, nous en garderons un souvenir, mais nous n'aurons rien de concret pour célébrer la diversité de notre histoire et la diversité des peuples qui composent le Canada.

En 1967, le Centre national des Arts avait été construit tout près d'ici. Pourquoi? Pour donner à tous les artistes canadiens la possibilité de se produire dans la capitale et de rayonner partout afin de faire connaître leur talent dans tout le Canada.

En 1967, nous avions également construit la Flamme du centenaire, qui n'existait pas auparavant. Tous les matins, quand j'arrive au Parlement en voiture ou à pied, je vois tous les gens réunis autour de la flamme, en train de prendre des photos. C'est un des legs de 1967.

Les honorables sénateurs se demanderont peut-être si les Canadiens voudront visiter un musée du portrait. Je me suis renseigné sur la situation en Angleterre, aux États-Unis et en Australie. Au Royaume-Uni, il y a un musée du portrait à Londres, à côté de la National Gallery. J'ai vérifié le nombre de visiteurs. J'ai tous les chiffres depuis 1980.

Ce musée du portrait se classe dixième parmi les sites les plus visités de Londres. Il a accueilli 2,2 millions de visiteurs en 2015. Savez-vous combien de visiteurs sont allés voir le Parlement britannique durant la même année? Je vais poser la question au sénateur Tkachuk. Moins d'un million.

Autrement dit, les gens sont plus attirés par les héros, les personnalités et les citoyens ordinaires qui ont contribué à former la trame du Royaume-Uni que par les débats de la Chambre des communes et de la Chambre des lords.

J'estime que nous disposons d'un excellent site en face du Parlement, à un endroit où les autobus déposent tous les mois des centaines et des centaines de visiteurs voulant voir notre Parlement. Ces gens n'auraient qu'à traverser la rue Wellington pour voir le portrait des Canadiens et des immigrants qui ont édifié le Canada, des membres de la communauté chinoise, de la communauté italienne, de la communauté grecque, qui sont venus au Canada trouver un refuge pendant la guerre, des Arméniens, et cetera. Aujourd'hui, le sénateur Gold a mentionné les juifs et le rôle que le Canada a joué dans l'Holocauste. Tout cela serait représenté grâce aux portraits de ces Canadiens.

Honorables sénateurs, c'est un projet que le gouvernement a annoncé en 2003. Une maquette a été dévoilée en 2005. À l'époque, le coût était estimé à 44 millions de dollars, dont 10 millions avaient déjà été dépensés pour la construction de l'édifice. Le projet a été suspendu en 2006-2007 pour réévaluation, après quoi le gouvernement a décidé qu'il serait préférable de loger le musée au rez-de-chaussée de la tour Encana, à Calgary. Le promoteur d'Encana souhaitait avoir des locataires prestigieux. Il avait donc offert de loger le musée du portrait.

Malheureusement, les fonds ont manqué. Le promoteur n'offrait que le site. Le gouvernement aurait eu à construire les murs et à fournir toutes les installations et tout ce qu'il fallait pour établir la galerie, sans compter des frais annuels de 2,5 millions de dollars en moyenne pour déplacer les portraits entre Gatineau et Calgary chaque fois qu'une exposition aurait été organisée. Le projet a donc été abandonné.

Ensuite, le ministère des Travaux publics avait offert de montrer les portraits dans différentes villes du Canada — Toronto, Ottawa, Montréal, Vancouver —, pourvu que ces villes se chargent de construire un site d'accueil. Encore une fois, la même question s'est posée : qui allait payer le bâtiment et les frais de déplacement?

Le projet s'est finalement effondré en 2009. L'immeuble de l'autre côté de la rue est vide depuis. Chaque fois que l'on passe devant, on voit qu'il s'agit d'un immeuble abandonné, qui se trouve à un emplacement de choix, où les Canadiens pourraient en apprendre davantage les uns sur les autres.

Honorables sénateurs, j'ai lu dans le journal la semaine dernière que Statistique Canada avait publié un rapport renfermant des prévisions sur la diversification de la population canadienne au cours des années à venir. On peut lire ce qui suit dans le rapport :

Les populations combinées des immigrants et des personnes de deuxième génération, qui représentaient 38,2 % de la population canadienne en 2011, pourraient alors représenter près d'une personne sur deux (entre 44,2 % et 49,7 %) en 2036.

D'ici 20 ans, la population canadienne aura radicalement changé. Qui va expliquer aux nouveaux Canadiens qui nous étions et qui nous sommes? Qui va leur parler de la façon dont nous avons bâti ce pays et leur dire qui y a contribué — tant les peuples autochtones que les plus récents réfugiés syriens que nous avons accueillis l'année dernière? Qui va leur parler de l'approche que nous avons adoptée pour trouver une façon de vivre ensemble où les contributions de tous les Canadiens sont célébrées?

Un musée du portrait ne témoigne pas que des héros; il témoigne de la vie des gens ordinaires. Il raconte la vie des agriculteurs, des gens d'affaires, des travailleurs et des 3 000 infirmières qui ont aidé les soldats canadiens à lutter sur les champs de bataille d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette histoire n'existe pas. Nous ne la voyons nulle part. N'oublions pas la lutte des femmes pour obtenir le droit de vote aux niveaux fédéral et provincial qui a duré près de 50 ans.

Voilà ce que doivent apprendre les nouveaux Canadiens — que notre pays a été bâti grâce à la participation de chaque Canadien. C'est ce qu'ils pourront faire dans cet immeuble de l'autre côté de la rue.

Honorables sénateurs, je pense qu'il y a de l'argent. Vous avez lu les nouvelles, tout comme moi. Une partie des fonds versés l'année dernière à des projets d'infrastructure et de construction sont demeurés inutilisés, soit 13 millions de dollars, et ces fonds ont dû être rendus au gouvernement. Aujourd'hui, nous avons posé une question à ce sujet à la ministre des Affaires autochtones et du Nord. Bien sûr, il existe un budget spécial de 210 millions de dollars pour la célébration du 150e anniversaire du Canada. Prenez le temps d'y penser : nous sommes prêts à dépenser 210 millions de dollars en festivités, mais nous ne sommes pas prêts à consacrer 20 p. 100 de ce budget à un legs dont profiteront les générations futures. C'est essentiellement la réflexion que je vous propose en présentant ce projet.

C'est la raison de ma proposition d'aujourd'hui. Nous devons penser à l'héritage que nous laisserons aux générations futures de Canadiens qui seront beaucoup plus diversifiées que la génération actuelle, et bien différentes, mais qui ne devront toutefois pas oublier que le type de société qu'elles bâtiront reposera sur les épaules des générations antérieures. Elles auront ainsi la possibilité de mieux comprendre et mieux connaître les générations qui les ont précédées.

Honorables sénateurs, cette motion n'est ni une motion du gouvernement ni une motion de l'opposition. C'est une motion du Sénat. J'espère que vous appuierez tous cette motion dont je fais la promotion avec le sénateur Black et d'autres sénateurs, notamment la sénatrice Bovey, une ancienne directrice du Musée des beaux-arts de Winnipeg, et la sénatrice Frum, de Toronto, dont la famille a toujours soutenu les arts au Canada. Nous pensons que c'est en apprenant notre histoire que nous pouvons unir le pays.

Il n'existe aucune meilleure histoire que celle de notre peuple. Un musée du portrait est une institution destinée au peuple. Ce n'est pas une institution réservée aux célébrités et aux grandes vedettes; c'est une institution pour les gens ordinaires. Cela explique le nombre élevé de visites aux musées de la Grande-Bretagne, de Washington, où il y a un musée du portrait à côté du Smithsonian et de la National Gallery of Art, et de Canberra, en Australie. Les gens se reconnaissent dans ces institutions.

Les gens s'y rendent pour voir de grands personnages et des citoyens ordinaires.

Voilà pourquoi je considère que c'est le bon moment d'appuyer la proposition et de demander à la ministre du Patrimoine canadien et au gouvernement de rétablir ce projet qui a d'abord été défendu par le Sénat il y a 20 ans.

Ainsi, honorables sénateurs, je crois que nous pourrions, à l'occasion du 150e anniversaire, laisser un héritage dont nous serions tous fiers.

Honorables sénateurs, je vous remercie.

Des voix : Bravo!

(Sur la motion de la sénatrice Bovey, le débat est ajourné.)